Le film que Capra considérait comme son chef d'oeuvre

Film : La Vie est belle (1946)

Réalisateur : Frank Capra

Acteurs : James Stewart (George Bailey), Donna Reed (Mary Hatch), Lionel Barrymore (Henry F. Potter), Henry Travers (Clarence Odbody), Thomas Mitchell (Uncle Billy Bailey), Beulah Bondi (Ma Bailey), Ward Bond...

Durée : 2h 16m


En 1946, Frank Capra, réalisateur vedette à Hollywood, déjà récompensé par plusieurs Oscars, nous livre un joli conte, La vie est belle, qui ne connaît pas de grand succès à sa sortie, bien qu’il le considérât comme son chef-d’œuvre. En revanche, depuis l’expiration de son copyright, il est montré régulièrement à la télévision durant la période de Noël. De l’avis général, il diffuse un sentiment de bien-être et de bonheur ; il agace parfois aussi certains esprits chagrins, ce qui serait plutôt bon signe. Pour expliquer un tel succès, d’aucuns parlent de son humour et des bons sentiments qui animent le scénario, tandis que d’autres mettent en exergue une critique à peine voilée du « rêve américain ». Et s’il y avait un peu de tout cela à la fois ? Plus précisément, n’y aurait-il pas derrière ces éléments de réponse une idée qui les sous-tend, et donne sa force à ce film ?

La vie est belle nous touche d’abord par son humour et les sentiments généreux qu’il met en avant. Dès la première scène, en dépit ou peut-être grâce à son côté assez kitsch, le spectateur comprend que la distraction sera au rendez-vous. Et il est vrai que, d’humour, ce film n’en manque pas ! Comment ne pas sourire devant Clarence, l’ange de seconde classe qui tente de gagner ses ailes en venant en aide au pauvre Georges Bailey désespéré ? Même le personnage odieux de Potter, le vieux grigou milliardaire qui voudrait posséder la ville entière, prête à sourire par son côté caricatural : un mélange du gros monsieur rouge qui fait des additions dans le Petit Prince, et de l’Oncle Picsou… Plus généralement, les relations entre le héros George Bailey et ses amis, sa famille et sa fiancée sont toutes marquées au coin du rire et de la fantaisie. Telle la scène après le bal de l’école où, dans la rue, le héros déshabille involontairement la charmante Dona Reed en marchant sur son peignoir, laquelle se précipite pour se cacher dans un buisson. Rien de choquant en cette scène, bien au contraire, puisque rien n’est montré, mais seulement évoqué avec distance et ironie.

La bonne humeur qui baigne le film est avant tout produite par plusieurs scènes de foule et d’effervescence joyeuse : le bal de l’école, le retour des héros de la guerre, et même les jeux d’enfants dès le début du film, sans parler de la scène finale où la ville se presse pour soutenir le héros. Mais cette alchimie collective ne prend que grâce à l’attitude du héros, très détaché et en fin de compte profondément libre. C’est cette liberté qui lui permet de continuer à danser une fois tombé dans la piscine avec sa cavalière, à renoncer à son voyage de noces pour connaître sa lune de miel dans une vieille masure à moitié en ruine. Il est vrai que, quand on voit le sourire et les yeux de sa jeune épouse, on se dit qu’il est des épreuves plus dures dans la vie…

Ce détachement lui permet d’accomplir toute une série de renoncements au cours de sa vie, qui finit par confiner à de « l’héroïsme au quotidien ». Lui qui voulait parcourir le monde ne quittera jamais sa petite ville natale ; il rêvait de bâtir de grandes choses, « des ponts, des immeubles », et ne construira que les petites maisons d’un lotissement pour personnes défavorisées, à qui la société paternelle qu’il a reprise prête de l’argent, non sans difficultés. Même l’argent de son voyage de noces passera à refinancer ladite société…

Présenté ainsi, le scénario pourrait sembler morose, si ce n’était l’humour et la légèreté déjà mentionnés qui donne à l’ensemble son ton de comédie. Mais surtout, c’est le sens de ces renoncements qui suscite notre enthousiasme, car George Bailey est avant tout profondément généreux. Enfant, il avait déjà montré son sens du sacrifice, en plongeant dans l’eau glacé pour sauver son jeune frère de la noyade, puis en préférant se faire punir plutôt que de livrer un poison concocté par erreur par le vieux pharmacien. De même, il ne reste dans sa petite ville, qu’il ne rêve pourtant que de quitter, qu’afin d’assurer la pérennité de la société d’aide aux défavorisés de son défunt père. De manière générale, lorsqu’il s’oublie lui-même, ce n’est que pour s’occuper des autres, et aussi pour mettre en échec l’affreux milliardaire Potter, dont il ne peut supporter l’idée de le voir dominer un jour toute la ville.

Alors, un saint, George Bailey ? On pourrait le croire, jusqu’au moment où, confronté à la perte d’une énorme somme d’argent par son incapable de comptable (et d’oncle !), il sombre dans le désespoir et songe très sérieusement au suicide. Plutôt que de condamner ce geste, considérons-le comme un artifice du scénario pour illustrer le propos final du film, et en quelque sorte sa morale : « il a réussi sa vie, celui qui a des amis ». N’oublions pas non plus qu’il est la conséquence logique de l’ignoble réflexion que lui a faite le vieux grigou à propos de sa maigre assurance-vie : « vous valez davantage mort que vivant ». Par ses rêves de grandeur inassouvis, ses colères et son désespoir, George Bailey est avant tout profondément humain, ce qui donne toute sa véracité à son personnage et à ses actes.

En contrepoint de l’attitude du héros, et comme pour mieux la souligner, se trouve la figure de Potter. De prime abord, il est l’archétype du milliardaire et incarne le rêve américain de réussite sociale, puisqu’il possède « plus de la moitié de la ville », offre de longs cigares, se déplace dans un bel équipage à cheval (nous sommes entre les deux guerres). Mais il est surtout « l’homme le plus méchant de la ville » par sa dureté de cœur, son avarice et sa volonté de tout contrôler. De fait, même son équipage tout en noir ressemble à un corbillard… Il est significatif qu’il ne se déplace qu’en fauteuil roulant, comme s’il était prisonnier de ses richesses.

A plusieurs reprises, il apparaît comme un tentateur, un Méphistophélès de comédie, puisqu’il propose d’embaucher le héros pour un salaire mirobolant, en rachetant sa société de prêt aux défavorisés… pour mieux la détruire. Ce faisant, il reprend à son compte les célèbres tentations du Christ au désert : la séduction par l’argent et les plaisirs (c’est à ce moment-là qu’il lui offre un gros cigare), la tentation du pouvoir en proposant à Bailey un très beau poste s’il se soumet à lui, et finalement le risque de la mort, déjà évoqué plus haut.

La vie est belle n’est donc pas seulement un recueil de bons sentiments, c’est aussi une charge contre le rêve américain de course à la richesse et aux plaisirs. Ceux-ci n’apportent pas le bonheur, selon le film, puisque la raison pour laquelle Potter est si méchant, c’est, selon le père de Bailey, « (qu’)il envie ce que nous avons et qu’il ne peut s’offrir ».

Un héros libre comme un roi, prophète d’une générosité inconditionnelle, qui s’offre en sacrifice pour le bonheur de ses proches, cela ne vous rappelle rien ? Le héros George Bailey est proche en effet d’une figure christique, racheté par ceux-là mêmes qu’il contribue à sauver. Ne jugeons pas trop sévèrement sa tentative de suicide, puisqu’elle était à la fois nécessaire au scénario, et compréhensible eu égard aux difficultés apparemment insurmontables dans lesquelles il se débattait. En face de lui, le milliardaire Potter offre une piètre figure du rêve américain, matérialiste et dépourvu de tout ce qui fait le bonheur de la vie, c’est-à-dire l’amour, l’amitié, et la joie de vivre.

Ainsi, on comprend pourquoi La vie est belle est parfois décrite comme la tentative la plus réussie de Frank Capra pour parler de religion : sans lourdeur ni didactisme, le catholique Capra, fils d’émigrés italiens, nous offre ici une belle synthèse de la vie chrétienne, à la portée augmentée par son humour et sa fantaisie.